"Pensées de l'homme blessé". Ca fait un peu trop émotion. "Pensées de l'auteur blessé". C'est ridicule. Un auteur littéraire se doit d'être blessé s'il veut qu'on le prenne au sérieux. "Mort-né"? Je tombe dans l'absurde, l'antithèse de mon propre raisonnement. Ma mort lente. Pas dans le sens "écoutez-moi, plaignez-moi". Je ne veux rien de tout celà. Ce qui m'intéresse c'est moi. C'est dur à dire, mais facile à expliquer (je cherchais à quoi je m'intéressais): ce qui me fascine, ce sont les pantères. Les enculés, les fils de putains les cons les fourmis les moutons bref, les Hommes; leur attitude, leur tendance l'absurde l'abjecte de leur existance m'attire, m'amuse, m'intéresse. Mais voilà les pantères s'intéressent elles-mêmes assez peu à elles - c'est d'ailleurs une des expressions les plus communément salopes que j'aime observer, et dont, c'est plus rare, je suis par essence moi-même l'exemple - les hommes n'ont pas le temps, pas le réel loisir car le réel besoin de penser, de se penser de s'étudier. Certains très sincèrement modestes se plaisent à regarder la science de leur nature mais de manière générale la pantère ne s'intéresse pas à la pantère (ni d'ailleurs à son systême appellé "Le Monde de Pantères"). Or, le mort, le fils, l'assassin l'auteur moi-même suis entouré surplombé dressé sur les hommes; je vis je survis d'eux, par eux, pour lui. C'est autre chose. C'est une question de logique: l'Homme me domine en nombre, je suis intéressé par l'Homme, mais l'Homme n'est pas intéressé par lui. Alors. Ce qui m'intéresse c'est moi. J'aime ma capacité à penser et par suite à détester tout, à rejeter l'espace et le temps dans lequel nous nous plaisons à nous prendre pour la race dominante. Patiance, on ne sait jamais. L'homme blessé n'a pas toujours été blessé; il est triste il regrette le temps ou il n'était pas blessé, créant alors une puissante impression - et illusion - de bonheur perdu. Au moins il croit l'avoir connu. L'auteur blessé, en plus de cet effet qui peut être vu commercial, suppliant les gens cons et avides d'ennuie d'acheter les réflexions sans fins d'un homme mourrant, donne une mauvaise impression en y repensant: l'auteur, comme l'homme, a eu un problème. Certes, un problème d'auteur mais il subsiste que cette annonce sous-entend une erreur de jugement, dans le cadre de la littérature. Grand mot: onze lettres. Or, à ce que je sache, il ne m'est rien arrivé d'anormal. Il y a longtemps que je vis dans la solitude, la souffrance et le silence forcé. J'en suis conscient parce que fier, ou l'inverse. Je ne sais pas. C'est comme si je ne m'étais jamais blessé, j'ai toujours été blessé. Et ce ne serait pas un journal (je n'aime pas ça), et puis pourquoi dater? Pourquoi un ordre? Il y a un ordre de fait, l'ordre de la pensée: le réel, l'immaginnaire, le réfléchi. Et ces genres n'ont pas à s'ordonner ils sont par nature différés, différents, distants les uns des autres. Je pense à l'humour.
Juste des pensées, et le temps que j'y passe, qu'ils passeraient à les subir, volontairement. Du temps, au début, des pensées, par suite logique... il ne manquera rien à mon oeuvre. Les attentes et les attentions dont je dénonce et remercie en temps voulu l'existance et la persistanec ne sont que dans une suite de journées d'heures et de places, ne sont que dans le triste réel d'une vie qu'un mort, qu'un auteur doit mener la tête en l'air et les mains dans les poches, pour se survivre à lui-même. Les attentes se doivent d'être mentionnées dans mon oeuvre, mais elles n'y ont leur place. Seules les pensées se font la leur, car elles sont, car elles sont tout. Les pantères l'ignorent, et elles rugissent bien sans.
"Ah, sales pantères".